RFAS-3-1998 - Les temps de notre temps : enjeux, incertitudes, complexité - Résumés

Le temps au prisme de quelques interrogations actuelles

William Grossin

Les modes et méthodes de production, l’outillage mis en oeuvre façonnent des comportements et avec eux une représentation sociale du temps propre à une époque, qui se transmet d’une génération à l’autre. La nôtre, encore actuelle, provient de l’industrie mécanisée qui utilise l’horloge comme instrument par execellence d’une évaluation de l’effort humain, du salaire et de la valeur des marchandises. Cette référence horaire s’est étendue à la vie personnelle et sociale, qui obéissent ainsi à des contraintes de plus en plus nombreuses alors que le temps libre, en principe, s’accroît. Selon la thèse ici soutenue, c’est de l’utilisation des matériels modernes que proviendra une nouvelle représentation sociale du temps mieux adaptée à notre époque. La notion attardée et toujours largement répandue du temps unique, linéaire, homogène, contraint et subi qui nous conditionne aux urgences, aux programmations, à la vitesse, etc. exacerbées par l’économie de marché, cèdera aux aspirations à la liberté temporelle favorisée par les opportunités technologiques. Alors une nouvelle représentation de la diversité des temps humains contribuera à une conscience plus aiguë de la nécessité vitale de leur harmonisation avec les rythmes naturels trop souvent oubliés.

Temps et organisation : vers une ingénierie temporelle ?

Denis Bayart

Les entreprises sont un creuset où se forgent de nouvelles formes de la temporalité, de nouvelles méthodes d’organisation par rapport au temps, de nouveaux outils de repérage temporel. La dimension temporelle est de plus en plus une variable d’action pour l’organisation, et il se développe une véritable "ingénierie temporelle". On en verra des exemples à propos de la gestion par projets et de la pensée sur les processus. Pour poursuivre les recherches temporalistes, nous proposons d’étudier, par les méthodes ethnographiques ou phénoménologiques, comment le temps est "instrumenté" dans les organisations, c’est-à-dire rendu tangible, sensible, condition pour qu’il puisse être engagé dans l’activité. Les approches par la cognition située paraissent aller dans la même direction, en restituant au temps sa place de structure centrale dans l’activité, alors que les analyses tayloriennes n’en considéraient que la durée.

Introduction sur "temporalité et égalité des chances entre les femmes et les hommes"

Martine Buffier-Morel

Les temporalités de travail constituent le thème central d’une série d’articles consacrés à la temporalité et l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. De nombreux observateurs soulignent leur évolution dans le sens d’une intensification de leur diversification (Conseil Supérieur de l’Egalité Professionnelle, 1996). Cette tendance s’associe depuis une trentaine d’années au mouvement plus que centenaire de la réduction de la durée du travail, qui prend aujourd’hui un relief particulier avec l’imposition par la voie légale d’une nouvelle norme de référence hebdomadaire, celle des 35 heures. Les analyses proposées ici ont la caractéristique d’exposer un point de vue qui est le plus souvent laissé de côté : celui des temporalités de travail et de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes. A un moment où de nouvelles règles du jeu sont en train de s’inventer par rapport aux temporalités de travail, il importe de soumettre aussi au débat le point de vue de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes. Le point de vue sexué est encore loin d’être un réflexe et il reste encore un pas important à franchir pour mettre en oeuvre au sein de l’appareil public mais aussi de l’ensemble de la société civile, une approche intégrée de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes.

Le compte épargne temps (CET) : mise en œuvre et utilisation

Gilbert de Terssac, Anne Flautre, Claire Thébaut

La recherche exploratoire présentée vise à analyser les formes d’usage et les stratégies d’utilisation d’un dispositif appelé "Compte épargne temps". Elle fait suite à l’analyse de la mise en oeuvre de la loi de juillet 1994 (de Terssac et alli, 1998) et vise à comprendre les déterminants, les modalités et les enjeux de l’ouverture du Compte Epargne Temps. L’utilisation de ce dispositif fait l’objet d’une argumentation particulkière : il devrait être utilisé pour ne pas perdre ses congés, pour mieux gérer son temps, pour favoriser la création d’emploi. Néanmoins, quatre formes d’usage du dispositif sont révélées par notre étude : une épargne de précaution, anticiper la retraitre, le temps réduit choisi, le cogé à la carte. Enfin ces formes d’usage sont combinés par les individus au travers de stratégies que cette pré-étude tente d’expliciter.

Les femmes cadres, entre le pouvoir et le temps ?

Jacqueline Laufer

Si la qualification et le diplôme rendent possible un accès croissant des femmes à des carrières et à des postes de responsabilité, le rapport au temps de travail des femmes cadres continue de s’inscrire dans un inégal partage des responsabilités familiales. Dans ce contexte, se développe leur aspiration à mieux articuler l’ensemble de leurs investissements professionnels et familiaux, d’autant que le modèle dominant de temps de travail des cadres est fondé, en France, tout particulièrement sur une exigence de disponibilité très importante. En résultent, pour les femmes cadres des arbitrages complexes, tant sur le plan de leur rapport à la carrière que sur celui de l’organisation quotidienne du temps. Dans la mesure où l’égalité se développe, les aspirations et les choix des femmes cadres en matière de temps de travail et de "temps choisi" peuvent constituer la source de nouvelles pratiques qui pourraient conduire à l’expression d’aspirations semblables chez les hommes. Dans la mesure où elles demeurent des pratiques individuelles, elles comportent aussi le risque de marginaliser les femmes concernées.

Les femmes et la diversification du temps de travail : nouveaux enjeux, nouveaux risques

Rachel Silvera

L’objet de cet article est d’évaluer les enjeux sexués des mesures de réduction et d’aménagement du temps de travail en œuvre dans les entreprises francaises. L’auteur s’appuie sur des enquêtes de terrain, sur l’analyse de la négociation de certains accords de réduction du temps de travail ainsi que sur les perceptions des salarié(e)s quant à leur "choix" d’horaires à temps partiel ou atypiques. Ainsi, la distinction entre temps contraint et temps choisi se révèle critiquable, tant l’idée d’un "choix" est dans la pratique fallacieuse. Les accords négociés font ainsi apparaître les vrais limites de ce choix, faisant du temps partiel un "choix" souvent irréversible. De même, au sein de la sphère privée, la réduction du temps de travail pourraît aussi s’accompagner d’une accentuation de la division des tâches domestiques, sauf peut-être lorsqu’un enfant paraît… A l’heure du passage aux 35 heures, cet article souligne à quel point les différenciations sexués sur le marche du travail jouent directement sur les conséquences à attendre d’une politique de réduction du temps de travail, dimension qu’il convient d’intégrer, sous peine de renforcer certaines discriminations déjà en oeuvre.

Temps humain, temps productif : les enjeux des années 1980-1990

Isabelle Billiard

La nouvelle économie du temps qui tend à s’imposer constitue à la fois le nerf de la guerre et le point névralgique du modèle de société polarisé par l’économique qui s’affirme depuis une vingtaine d’année. Loin de remettre en cause la primauté du temps économique comme mesure du temps humain, instaurée par l’industrialisation, elle la radicalise. Grâce aux nouvelles technologies et à la déréglementation du travail, le temps devient un nouveau gisement à exploiter. Ce retournement de la production de valeur économique conduit à privilégier le court terme aux dépens du long terme, et à aligner la complexité du temps humain sur la continuité et la fluidité du temps réel. Il en résulte pour un nombre croissant de salariés des phénomènes de surcharges et de ruptures temporelles imposées par les nouvelles formes de travail. Mais cette conception du temps productif se traduit également par des désynchronisations des temps de travail et des temps sociaux et familiaux, et plus encore par l’impossibilité d’anticiper l’avenir. Face à ces altérations du temps humain, la question se pose de savoir si la réappropriation du temps humain n’est pas un des enjeux des décennies à venir.

Les sans-domicile fixe et le temps : la place du domicile dans la construction des repères temporels

Maryse Bresson

Suivant une expression du sens commum, les Sans-Domicile-Fixe seraient "hors du temps". L’analyse de cette formule permet de distinguer plusieurs dimensions du temps et de mettre en évidence les spécificités du rapport au temps et à l’avenir des S.D.F. Le regard porté sur la figure souvent oubliée du S.D.F. avec un emploi révèle l’importance du domicile dans la construction des repères temporels. L’absence de domicile oblige à gérer les contraintes d’un circuit institutionnel avec des horaires et des règlements à part ; en même temps, elle rend difficile l’organisation de certains actes quotidiens comme se laver, se reposer. Mais contrairement à ce que suggèrent les stéréotypes, cette situation n’a pas seulement un aspect "déstructurant". Les S.D.F. reconstruisent des nouveaux repères pour s’adapter aux mondes de la galère, de la zone ou de la cloche, dans lesquels ils vivent, et les efforts pour les "réinsérer" doivent en tenir compte.

Temps morts et mouvement perpétuel : l’ennui des jeunes des cités

Sylvain Aquatias

L’ennui des jeunes dans les cités d’habitat social est omniprésent et souvent plus intense que celui que peuvent vivre des jeunes habitant dans d’autres quartiers. A cela plusieurs raisons. Le fort niveau d’interconnaissance entre jeunes d’une même cité et la faible ouverture sur l’extérieur provoque une saturation des sociabilités juvéniles. Dans le même temps, les conditions sociales faites aux cités de banlieues et la forte stigmatisation dont elles sont l’objet limitent les perspectives d’avenir et allongent la durée de la transition entre sortie de l’école et entrée dans le monde du travail. Enfin, le manque d’équipements collectifs sur place et le déficit de moyens de transport réduisent le recours aux loisirs dès la sortie de l’adolescence. Créer de l’évènement, quel qu’en soit le coût, devient alors nécessaire pour briser la monotonie quotidienne.

La santé des exclus au risque d’une politique de la ville

Jean-Claude Guyot, Patrick Laudoyer

L’engagement des municipalités francaises dans une gestion publique couvrant des domaines de plus en plus nombreux et variés n’est plus à démontrer. Mais qu’en est-il exactement de la santé ? Constitue-t-elle un secteur d’intervention municipalisé ? Et quelles sont les principales caractéristiques de ces interventions ? Sur la base de ces interrogations les auteurs développent leur réflexion autour des relations qui existent entre la prise en compte de la santé des exclus et la mise en place d’une politique de la ville. Non sans renouer avec une tradition de solidarité largement développée jusqu’à la dernière guerre mondiale, la multiplication des interventions municipales n’est cependant pas sans poser un certain nombre de problèmes. Des ambiguïtés existent, en effet, quant à l’engagement des collectivités locales en ce domaine, notamment lorsque leurs interventions se déroulent dans le cadre de procédures contractuelles et temporaires comme les contrats de ville. Plusieurs questions se posent alors qui sont tour à tour abordées : celle de la pérennisation de l’action, de l’inégalité des conditions d’accès à la santé selon les communes, de la dérèglementation des systèmes de protection sociale et de la pertinence de l’échelon local pour traiter certains problèmes, tels que la toxicomanie. En fait, l’analyse serait incomplète si les auteurs n’arrimaient également leur réflexion à l’évolution de ce qu’il est convenu d’appeler l’Etat-providence, notamment sa capacité, dans un environnement de plus en plus incertain et fluctuant, à rechercher de nouveaux modes de régulation du système de protection sociale.

La dynamique des réseaux ville/hôpital dans la prise en charge du sida en médecine générale : entre spécialisation et nouvelle forme d’organisation des soins

Marc Souville, Jean Paul Moatti et alli

L’article présente les résultats d’une enquête nationale aurpès d’un échantillon aléatoire de médecins généralistes exerçant en cabinet de ville (n=1.186 ; taux de réponse = 70,3%) sur leurs connaissances, attitudes et pratiques face à l’infection à VIH. L’enquête s’est déroulée par téléphone en Avril 1996.
La confrontation à l’infection à VIH est désormais largement banalisée en médecinegénérale en 1996. Seule une minorité de répondants (20,4% - n=242) déclarent n’avoir jamais eu en consultation de patients infectés par le VIH,cette proportion atteignant cependant 42,3% (n=502) pour ce qui est des douze derniers mois ayant précédé l’enquête. Toutefois, seule une minorité (40,5%) a participé au suivi régulier de tels patients. Parmi ces derniers, seuls 11,5% (n=55) sont membres d’un Réseau Ville-Hôpital formalisé (RVH). Si, la proportion de membres d’un RVH qui a suivi effectivement au moins un patient infecté par le VIH dans l’année est très élévée (73,3%) en comparaison du reste de l’échantillon (38,2%), on notera cependant qu’une partie (26,4% ; n=20) des membres de réseau n’ont pas été confrontés à un tel suivi dans l’année ? Ce fait confirme l’existence d’une certaine hétérogénéité entre les différents RVH et, à l’intérieur de chacun d’eux, dans les modes de participation des généralistes concernés. Après ajustement par un modele multidimensionnel, le fait pour un généraliste de suivre des patients infectés par le VIH apparaît reliè à des facteurs "objectifs" (exercice dans une zone géographique à forte prévalence de Sida, volume élevé d’activité), mais également à des caratéristiques profesionnnelles et personnelles spécifiques (satisfaction dans les relations avec l’hôpital, moindre anxièté dans la confrontation aux problèmes de sexualité, plus grande aisance avec les patients infectés par le VIH et leur univers culturel).
Si les pouvoirs publics souhaitent faire des réseaux et filières de soins un outil de coordination des activités médicales et sanitaires plus économe de ressources collectives sans sacrifier la qualité des soins, plutôt qu’un nouvel avatar des logiques de spécialisation traditionnellement à l’oeuvre dans notre système de santé, il paraît urgent, à la lumière de l’expérience des RVH sur le Sida, de réfléchir sur les mécanismes d’incitations les mieux à mêmes de favoriser l’adhésion des médecins de ville à des formes nouvelles d’exercice et de coopération, compatibles avec le maintien de leur identité et de leur fonctions comme fournisseurs de soins primaires.

Le régime d’incapacité au travail aux Pays-Bas : quels enseignements en tirer ?

Robert Holcman

Le régime d’incapacité au travail aux Pays-Bas est un système original fondé sur une définition extensive de l’invalidité qui a conduit à l’explosion du nombre de ses bénéficiaires. Aujourd’hui encore, en dépit des efforts importants de limitation des entrées engagés depuis le début des années 1990, on compte encore environ 800 000 bénéficiaires de ce régime alors qu’on enregistre dans le même temps 500 000 chomeurs. Ce qui caractérise plus particulièrement la WAO, et appelle par là une réflexion quant à son fonctionnement, c’est le détournement de son objectif originel qui a conduit de facto à soustraire du marchè du travail les salariés considérés comme les moins productifs.

Éthique, informatique et information sociale

Michel Manciaux et alii

Un peu partout, l’informatique s’introduit de façon incontournable dans l’organisation du travail social. Transformant les relations entre professionnels, elle joue un rôle de révélateur et d’amplificateur des tensions qui traversent l’action sociale contemporaine, mais aussi de catalyseur possibled’une démarche sociale renouvelée, moins assistantielle et plus participative. Elle pose aussi des questions éthiques spécifiques, par exemple de respect de la confidentialité ou de risque de standardisation des approches institutionnelles.
Les auteurs ont été et restent impliqués dans le repérage et la mise en forme des questions, et dans la formulation des principes permettant d’y apporter des réponses appropriées . Ils présentent ici une série de réflexions portant sur les enjeux de l’informatisation dans le domaine sensible de l’action sociale contemporaine et sur les gardes-fous que les déontologies professionnelles, la loi et l’éthique peuvent et doivent mettre en place pour éviter des dérives inacceptables sans empêcher les évolutions souhaitables. Ils retrouvent à cette occasion ce que l’histoire des évolutions technologiques a souvent souligné, à savoir que la finalité des outils dépend moins des intentions de ceux qui les ont conçus que des intentions de ceux qui s’en servent.