Perspectives et comportements en matière de retraite

Inscrite en tête de l’agenda politique depuis une quinzaine d’années, la question des retraites a connu un profond renouvellement avec l’entrée en vigueur de la seconde réforme des retraites issue de la loi du 21 août 2003.

Cette réforme fixe des orientations pour la recherche de l’équilibre à long terme des régimes de retraite : prio-rité à l’allongement de la durée de cotisation sur la hausse des prélèvements et la baisse des prestations ; allongement programmé de la durée de cotisation nécessaire pour obtenir une retraite complète ; création d’incitations financières individuelles au prolongement de l’activité professionnelle ; prise en compte des carrières très longues par la création d’une retraite anticipée avant 60 ans ; rapprochement progressif des paramètres en vigueur dans le régime de retraite des agents de l’État, des collectivités locales et des hôpitaux et dans le régime général auquel sont affiliés les salariés du secteur privé (notamment la durée d’assurance requise pour obtenir une pension complète, qui sera égale à 40 ans dans ces deux groupes de régimes en 2008) ; programmation d’une suite de rendez-vous futurs (2008, 2012, 2020) lors desquels les paramètres des régimes de retraite pourront à nouveau être ajustés.

Ce cadre global implique la mise en oeuvre d’études économiques dans le domaine des retraites :

• d’une part, à travers une réévaluation régulière, dans le cadre du Conseil d’orientation des retraites, de l’évolution des besoins de financement futurs des régimes de retraite à mesure de la mise en oeuvre de la réforme et des changements démographiques et économiques ;

• d’autre part, à travers un approfondissement de la connaissance des comportements individuels de départ en retraite, afin de tenter d’évaluer l’impact de l’allongement de la durée de cotisation, des incitations financières à la prolongation de l’activité professionnelle et de la retraite anticipée.

À cet égard, les six articles présentés dans ce numéro des Dossiers Solidarité et Santé peuvent constituer une première contribution à ce programme d’études et de recherches.

L’article d’Amandine Brun-Schammé et de Benoît Rapoport, « Projection des besoins de financement à long terme de la branche vieillesse à l’aide de la maquette de projection tous régimes de la DREES », restitue la contribution réalisée par la DREES à l’automne 2005 dans le cadre des travaux coordonnés par le Conseil d’orientation des retraites (COR). Le COR avait d’une part demandé à chacun des régimes de retraite de réaliser une projection à l’horizon 2050 de ses charges de retraite sous des hypothèses démographiques et économiques communes et, d’autre part, chargé la DREES d’élaborer une projection de l’ensemble des charges de retraite à l’aide d’une maquette globale. Les résultats ici présentés sont en tous points semblables aux données figurant dans le troisième rapport du COR, sous les hypothèses démographiques et économiques retenues. L’article discute cependant plus particulièrement la projection du montant moyen des pensions , qui s’avère en effet délicate dans le contexte de l’augmentation tendancielle du nombre des poly-pensionnés.

Les quatre articles suivants portent sur les comportements de départ en retraite. Ils ont en commun d’exploiter une même source statistique : l’enquête Intentions de départ à la retraite réalisée au premier trimestre 2005 par la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV) le COR, la Direction générale du trésor et de la politique économique (DGTPE), la DREES et l’INSEE. Une annexe précise les caractéristiques techniques de cette enquête.

Dans un premier temps, Benoît Rapoport analyse ainsi les réponses aux questions portant sur l’âge de départ souhaité (dans l’absolu), puis sur l’âge envisagé. Il montre la force d’attraction qu’exerce encore l’âge de 60 ans sur les intentions individuelles de retraite, qui est envisagé par une personne interrogée sur deux. L’écart positif quasi-systématique entre âge envisagé et âge souhaité, d’un an en moyenne, donne la mesure du poids des contraintes qui pèsent sur les choix individuels. Déclarer des problèmes de santé ou occuper un emploi pénible pousse ainsi à envisager un départ en retraite précoce, tandis que posséder un haut niveau de qualification, vivre seul ou être satisfait de son emploi favorise des intentions de départ plus tardives.

Isabelle Bridenne se penche quant à elle sur « le niveau d’information des assurés en matière de retraite », utilisant de façon ingénieuse le mode de constitution de la partie de l’échantillon concernant les assurés du régime général. Elle s’intéresse tout d’abord aux appréciations que les personnes interrogées portent sur la qualité de leur information en matière de droits personnels à la retraite et aux réponses qu’elles apportent, en particulier le nombre de trimestres validés à la date de l’enquête. Elle rapproche ensuite ces réponses déclarées des informations figurant dans leur compte individuel de retraite de la CNAV. Si la moitié des personnes déclare une durée d’assurance validée proche, à une année près au maximum, de la durée validée figurant dans leur compte individuel, on ne note pas de différence significative entre les personnes s’estimant bien et mal informées. Le sentiment d’information sur les droits à la retraite pourrait donc aussi traduire un sentiment de confiance dans les conditions de la transition future vers la retraite. A cet égard, l’amélioration de l’information des assurés, prévue par la réforme des retraites, paraît revêtir une grande importance.

Amandine Brun-Schammé examine ensuite la perception qu’ont les personnes interrogées de leur situation financière présente et future, à quelques années de la liquidation de leur retraite. Plus de 40 % d’entre elles indiquent craindre que leurs ressources à la retraite soient insuffisantes et une proportion légèrement moindre pense disposer de ressources suffisantes. À noter qu’une personne sur six ne se prononce pas : ce sont plus fréquemment des personnes estimant disposer d’un faible niveau d’information sur leurs droits à la retraite. Parmi celles ayant répondu, les personnes qui anticipent de faibles montants de pensions, qui expriment des incertitudes sur leur situation professionnelle jusqu’à la retraite, ou qui prévoient de devoir subvenir aux besoins de personnes à charge, expriment plus souvent des craintes quant à leur niveau de vie à la retraite. Le modèle économétrique bi-varié retenu, qui estime simultanément les opinions sur le présent et sur l’avenir, conclut à une influence significative du degré d’information en matière de droits personnels à la retraite sur l’appréciation de la situation financière future, rejoignant ainsi une partie des conclusions d’Isabelle Bridenne.

Dans l’article intitulé « Les incitations financières influent-elles sur les intentions de départ en retraite des salariés de 55 à 59 ans ? », Benoît Rapoport aborde la question de la sensibilité des décisions individuelles de départ en retraite à la modulation du montant des pensions de retraite. L’intérêt de ce thème s’impose au regard des orientations posées par la réforme des retraites, notamment la mise en place de la « surcote », qui majore les pensions perçues par les personnes qui reportent leur départ en retraite. Son traitement est certes délicat dans le cadre d’une enquête basée sur des opinions déclarées, et non sur l’observation de comportements réels. Cependant, le questionnaire de cette enquête a fait l’objet d’un protocole particulier, consistant à calculer à l’aide des informations déclarées par les personnes un montant estimatif de pension en cas de départ en retraite à 65 ans, puis à proposer à la personne le choix entre des couples « montant de pensions / âge de départ en retraite » pour des valeurs de ce dernier comprises entre 60 et 67 ans sur la base des coefficients de minoration et de majoration du montant de la pension selon l’âge, approchant les mécanismes de « décote » et de « surcote » prévus par la réforme des retraites. Une analyse économétrique multivariée révèle que l’âge de la retraite souhaité est sensible au montant de ces taux de majoration/minoration, ainsi qu’à d’autres variables non financières, telles que l’état de santé ou la satisfaction dans l’emploi.

Enfin, l’article de Thierry Magnac, Benoît Rapoport et Muriel Roger, « Fins de carrière et départs à la retraite : l’apport des modèles de durée », ouvre des perspectives d’améliorations méthodologiques intéressantes pour les études qui devront être conduites à l’occasion des rendez-vous futurs fixés par la réforme des retraites. Mobilisant les données de l’échantillon inter-régimes des retraités de la DREES, les auteurs concluent à un impact négatif significatif de la survenue d’un « accident de carrière » (chômage ou préretraite) durant les dernières années d’activité sur l’âge de départ en retraite de la génération 1930, cet impact étant d’autant plus important que cet « accident » survient précocement. Cet article représente surtout un apport méthodologique intéressant, par le recours à des « modèles de durée ». Comme les auteurs le remarquent en conclusion de cet article, ce travail a vocation à être complété par un enrichissement supplémentaire de la modélisation permettant de mieux prendre en compte l’hétérogénéité des caractéristiques individuelles.

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